Un revenant
Je suis en Bretagne depuis samedi, chez ma grand-mère. Je lui rends souvent visite pendant les grandes vacances. Nous ne sommes souvent que toutes les deux et nous parlons beaucoup. Ces longues conversations ont commencé alors que je savais à peine parler. Nous nous en sommes dit des choses ! Nos joies et nos espoirs, mais aussi nos déceptions, nos peines, nos chagrins. Après Justine, c’est envers elle que j’ai le moins de secrets. Je lui cache juste les trucs un peu chauds. Le soir, après le dîner, elle se couche et je bouquine, ou je regarde la télévision. Le matin, nous sortons faire quelques courses, de préférence au marché. L’après-midi, je passe quelques heures sur cette plage qui s’étire en une longue courbe de sable blond, bordée de rochers sombres et de petites criques où l’eau se retire en laissant des flaques miroitantes. Le vent transporte des odeurs mêlées d’iode, d’algues et de crème solaire. On entend, au loin, les cris d’enfants et le claquement sec des cerfs-volants. Les vagues viennent mourir doucement sur le rivage, ourlant la plage d’une mousse blanche et légère. Le sable est chaud, presque brûlant, comme si la terre elle-même voulait me serrer contre elle. Je sens la morsure légère du sel sur ma peau, ce goût de mer que le vent dépose sur les lèvres. J’aime cette atmosphère.
Hier, allongée sur une serviette et ne portant que le bas de mon bikini, j’étais plongée dans la lecture du dernier roman de l’écrivain japonais Murakami. Le soleil tapait fort, et je sentais la chaleur monter du sable, presque brûlante contre ma peau. Autour de moi, les parasols colorés formaient un patchwork mouvant au rythme du vent. Une ombre apparut sur la page que je venais d’entamer. Je levai la tête, clignai des yeux à causes du soleil et reconnu l’homme debout à côté de moi. Je n’avais pas vu Pierre, l’ancien voisin de ma grand-mère jusqu’à son divorce, depuis trois ans. Sa fille, Léa, qui doit avoir une quinzaine d'années, se tenait à ses côtés. Je m’empressai de revêtir mon haut de bikini et nous nous sommes fait la bise. Nous avons échangé quelques nouvelles puis nous avons décidé d’aller nous baigner. L’eau, d’un vert transparent, était fraîche au premier contact mais délicieuse une fois le corps entièrement mouillé. Nous nous sommes vite retrouvés à chahuter dans l’eau, Léa et moi nous acharnant à le renverser. Un peu plus tard, elle repéra sa bande d’amis et s’empressa de la rejoindre. Nous avons continué à nous éclabousser, à nous pousser. Sans l’aide de Léa, j'étais davantage en situation de faiblesse. Je poussai quelques cris lorsque sa force me faisait perdre l’équilibre. Pour le renverser à mon tour, je plongeai pour m’emparer d’une de ses chevilles. Même s’il n’est pas très bel homme (une vie trop sédentaire avec comme résultat un léger embonpoint, mais à un peu plus de 50 ans, ce n’est pas si mal), je ne détestais pas sentir son corps contre le mien. Nous sommes sortis de l’eau, ruisselants, le sable collant aussitôt à nos pieds et à nos mollets. Nous avons enjambé de nombreux autres corps - à croire que la population de la planète avait décidé de séjourner dans la petite station balnéaire – et nous nous nous sommes allongés sur nos serviettes. Autour de nous, le sable étincelait sous la lumière dorée de l’après-midi, les cris des mouettes se mêlaient aux rires des vacanciers, et la mer, au loin, scintillait comme un miroir brisé.
Extrait du journal d'Alice, 13 août 2014.